La relation d'aide par Martine Dupuy
Etre sophrologue c'est bien, terminer et réussir sa formation de base, c'est chouette; mais ça se corse un peu plus quand il s'agit de mettre en pratique cet apprentissage.
Encore quand ce n'est rien qu'avec soi-même, passe encore: cela demande juste un peu de rigueur, un effort pour se donner rendez-vous assez régulièrement et on rajoute un zeste de saveur en «s'inventant», loin des oreilles sourcilleuses des formateurs, une séance sur mesure… pas grand risque.
Quand on commence à animer des groupes, tout enthousiasme en bandoulière pour nous servir de pare chute ou bien pétri de bien faire après force révision des cours, la dynamique fonctionne sans trop de ratés…
jusqu'à ce patient-là, ce moment-là, cette séance-là, si bien pensée et si bien donnée qui finit -patatras!- en quenouille, en silence coincé, en aigreur corrosive, en fou rire inextinguible ou en sanglots incoercibles…
Malaise…
Que faire? Que dire?
«Je ne suis pas thérapeute… je ne suis pas compétent… cela me dépasse…» dit le trop humble.
«Faut que… Y'a qu'à… Voilà ce que vous allez faire en sophro pour aller mieux…» dit le trop orgueilleux.
Et pourtant…
Chacun peut aider un autre être en souffrance, sans avoir fait de savantes études.
Et pourtant…
Chacun sait en son for intérieur qu'il a en lui -et nul autre que lui- sa propre solution de sortie.
Paradoxe? Oui mon général!
Un homme remarquable à mon avis a exploré -et d'autres après lui bien sûr- cette notion de relation d'aide.
Fondateur d'un troisième courant psychologique appelé -quel beau nom!- «Psychologie Humaniste», Carl R. ROGERS (1902-1987) est l'inventeur de la non-directivité.
Une façon d'aider l'autre sans le diriger, sans l'amoindrir dans son essence humaine en lui imposant une manière de se percevoir ou de se comprendre, mais en privilégiant au contraire l'accès à ses ressources personnelles, restaurant par là même sa dignité.
Que nous dit-il?
En premier, que la relation d'aide est d'abord une rencontre d'humain à humain:
2 êtres possédant des intelligences perceptives, émotionnelles, de mémoire et de pensée.2 êtres de langage et de communication.2 êtres qui s'inscrivent dans le temps, en perpétuelles transactions entre le passé, le présent et le futur.La demande d'aide surgit au détour d'une Histoire, jaillit d'un Présent douloureux et s'inscrit toujours dans une perspective d'amélioration de ce présent -une dynamique d'espoir déjà à l'œuvre qui sous-tend la demande d'aide.
Pour schématiser la relation aidante, nous représenterons ainsi les 2 personnes avec chacune leurs capacités -Ressources: intelligences, langage, histoire, etc…
Idéalement, les 2 personnes (l'Aidant et le Demandeur d'Aide) vont alors rentrer dans une interaction réciproque, double reconnaissance de l'un et de l'autre en tant qu'individualités dignes d'intérêt.
Mais la première rencontre ne suit pas exactement ce schéma «idéal» car la personne en demande d'aide n'est plus consciente de la valeur de ses propres ressources.
Elles sont à ce moment-là de son existence en tout ou en partie cachées derrière un épais brouillard; l'entraînant dans la conviction illusoire qu'elle ne peut plus s'en sortir toute seule et que la solution à son malaise réside dans les ressources de l'aidant.
La confusion est complète et le bout de l'impasse relationnelle pointe son nez dès que l'animateur aidant partage cette illusion.
Ainsi donc dans les premiers temps, les deux protagonistes s'inscrivent dans le schéma suivant:
La personne dit: «aidez-moi, je ne sais plus comment faire»L'animateur puisant dans ses ressources propres réplique: «faites ceci, cela va aller mieux»La relation, d'entrée de jeu, n'est pas aidante à cause de cette illusion réciproque.
Comment est donc né ce brouillard et de quoi est-il fait?
La personne en demande d'aide ne nous a pas attendu pour essayer d'aller mieux; elle a déjà exploré ses propres ressources avec l'intelligence qu'elle a développée jusque-là de la vie:
elle a déjà analysé la situation en fonction de ses ressentis, de sa perception, de sa raison et de son intuition actuelles, mais aussi de ses expériences passées, quelquefois même de l'histoire plus élargie de sa famille…elle a souvent déjà essayé des méthodes qui ont approfondi, enrichi, amélioré sa compréhension de l'événement…elle a pu aussi tenter d'améliorer la situation avec diverses propositions d'aide mais cela n'a pas «marché»…et au fur et à mesure de ces recherches qui, bien que productives, n'ont pas amélioré son état, un profond et tenace sentiment de perte de confiance en soi et en ses capacités s'est accumulé. Au fil des «échecs» successifs, il s'est accumulé, sapant l'énergie et l'espoir de la personne, occultant peu à peu ses propres ressources.
« J'y crois pas…C'est pas vrai…Je ne peux pas…Je ne sais pas…Je suis trop fatigué… ou trop nul…Je n'y arrive plus…C'est la faute à…Je me sens seul…
Autant de petites phrases entendues qui témoignent du doute qui ronge, du désespoir qui affleure, de l'épuisement de celui qui tourne en rond sans entrevoir d'issue.
Du point de vue «holistique», le doute envahit toutes les dimensions de la personne -physique, psychique, sociale et spirituelle- et, n'épargnant aucun secteur, amoindrit peu à peu sa dynamique de vie, même si sur certains plans, il semble y avoir encore du ressort.
Sur le plan physique, on entendra parler de fatigue, le corps accusant une perte de tonicité avec les épaules un peu voûtées, le souffle un peu court, superficiel, un affaissement de la colonne et la présentation d'ensemble est à tendance d'abattement… à moins que la crise ait généré des surcroîts de tension ici ou là, origine de douleurs multiples pour lesquelles personne -entendez le corps médical- ne comprend rien; douleurs volatiles, rebelles à l'analyse ou aux traitements classiques et pourtant bien réelles.
Sur le plan psychique: anxiété + révolte + tristesse forment le tiercé gagnant émotionnel dans lequel la personne se débat, agrémenté au fur et à mesure du temps par un zeste de plus en plus pesant de regrets, remords ou culpabilités de toutes sortes… Entre le corps qui défaille et le mental qui rechigne, le brouillard ne peut qu'épaissir…
Sur le plan dimension sociale de l'être, c'est un sentiment de solitude qui émerge au fur et à mesure des rencontres infructueuses: l'impression dominante même si la personne parle encore de son mal-être, c'est qu'au bout du compte, même s'ils l'écoutent, les autres n'entendent pas -pas complètement ou pas bien. Ou alors ils sont désemparés, impuissants, la laissant là au bord de la route ou la «renvoyant» à un enième confrère qui saura certainement mieux l'aider. Au final personne ne semble plus pouvoir rien faire et la méfiance, le doute, imprègnent tous les rapports aux autres.
Sur le plan de la dimension spirituelle -plus généralement du sens de la vie- émerge un sentiment confus d'abord, puis de plus en plus prégnant d'incapacité fondamentale à vivre bien, construire des liens aimants satisfaisants, réaliser et créer du mieux, du beau… perte de foi en sa propre valeur remettant en cause parfois jusqu'à l'intérêt de cette existence.
Quand une personne demande de l'aide, toutes les dimensions ne sont pas «atteintes» de la même manière ni dans la même mesure par le doute mais elles sont toujours toutes atteintes.
Alors comment aider? Comment en sortir?
Si la personne demande de l'aide, c'est que de ses propres ressources, traversant le plus épais brouillard, à l'insu même de son propriétaire, jaillit dans une étincelle de regard, dans une droiture de posture un instant retrouvée, un port de tête soudain plus combatif, un timbre de voix juste un peu plus vaillant, un espoir fondamental de mieux vivre qui n'a pas encore capitulé.
C'est à l'aidant de savoir le voir, l'entendre, et s'appuyer sur cette ressource-là pour cheminer ensemble.
Car voilà le premier fondamental de la relation d'aide: s'appuyer sur l'espoir; ancrer d'entrée de jeu et maintenir coûte que coûte la relation sur une confiance fondamentale dans la capacité de l'autre à améliorer sa situation, de quelque manière que ce soit.Facile à dire, peut-être d'une évidence banale… mais ô combien plus difficile à respirer, transpirer, vivre, au contact de certaines personnes en détresse: et celui-ci qui m'énerve à toujours rationaliser son vécu…, et celle-là insupportable à monopoliser le temps de parole… au détriment de cette autre enfermée dans un silence têtu quoique inconfortable… et cet autre qui n'en finit pas de ne rien sentir… cet ultime dont l'extravagance de ressenti flirte avec le délire…
Que faut-il dire? Que faut-il faire?
Rien… ou si peu.
Voyons les ressources de l'aidant.
Ces ressources comprennent, nous l'avons dit, des compétences différentes de senti, d'analyse logique et intuitive, liées à une autre histoire et un autre positionnement entre passé, présent et futur.
Ces différences peuvent effectivement aider la personne à ouvrir d'autres perspectives d'analyse ou de positionnement par rapport à sa détresse.
A la condition -indispensable!- de ne pas enfermer la personne dans cette autre perception des choses, son autre mode de senti ou de pensée… qui serait pour elle une impasse.
Voilà notre deuxième fondamental: laisser l'autre entièrement libre de se percevoir, de se penser, de s'aimer, de se trouver, retrouver à sa manière sa dignité.
Et surtout, surtout, l'aidant a dans ses ressources un outil encore inconnu de la personne qu'il peut mettre à disposition (en sophro on dira plus volontiers transmettre) pour percer le brouillard!
Car c'est cela et uniquement cela la fonction «aidante»: associant deux humanités entières, en interagissant, ensemble traverser le brouillard.
Comment?
Il y a je crois autant de manières que d'êtres humains: chacun «tricote» à partir de la relation son destin et donc son issue de sortie.Cependant, certains outils ont fait plus que d'autres -à une époque donnée- la preuve d'une grande efficacité: on les appellera «outils thérapeutiques».
L'outil sophrologique en est-il un et de quelle manière?