La peur, par Martine Dupuy
Article écrit par le Dr Martine Dupuy
Elle doit avoir dans les 25 ans, cette grande et belle jeune fille, apprêtée et maquillée de noir, depuis ses grands yeux bordés d'un généreux trait d'encre, sa bouche habillée d'un velours brun-violet, jusqu'à cette sombre laque qui souligne ses ongles.
Toute une vitalité, une magnifique beauté sensuelle enfermée dans une tragédie qu'elle ne me confiera pas et que je me garderai de demander.
C'est sa maman - bénies soient les mères ! - qui a téléphoné pour prendre rendez-vous et l'a amenée jusqu'à moi: de ces mères qui ne savent plus quoi faire, qui ont successivement grondé, encouragé, soutenu, essayé de comprendre, proposé des relais, des chemins d'abord classiques puis plus originaux; de ces mères admirables confrontées à la vanité de leur volonté, brisées par la totale impuissance de leur amour, mais qui trouvent encore l'audace et le courage de porter la lumière de l'espoir pour leur oisillon égaré dans la vie.
Elle est là, attentive, consciente à la fois du soutien inconditionnel nécessaire à son enfant et de la nécessaire distance à tenir… et sa fille est assise en face, immobile et tremblante, perchée au bord du fauteuil tel un oiseau transi… le buste un peu plié, osant à peine respirer, les mains et le regard enfouis au plus profond de sa détresse.
De tous les pores de son apparence elle transpire la noirceur… de son existence ? De sa personne ?
C'est à elle seule que je m'adresserai, dans une tacite acceptation de la maman.
La prudence s'impose car sa posture tout comme l'intermittence de sa présence traduisent d'emblée la fragilité de la situation: l'envie de fuir la dispute à celle du repliement définitif.
- La seule chose qui la tienne en vie ?… « Ma Mère »
- Ce qui l'aiderait en premier à retrouver le chemin de la vie ?… « La Confiance »
- Ce qui est le plus difficile à vivre ?… « La Peur »
En trois mots elle a résumé son histoire, défini l'essentiel et trouvé la voie pour s 'en sortir.
Il ne reste plus qu'à pratiquer dans cette direction.
Je lui propose de découvrir par une introspection un peu originale ses propres lieux de vitalité, et qui sait ? Peut-être de confiance dans la vie…
Elle a bien sûr du mal à se toucher…
Je ferme les yeux, ne sachant pas si elle suivra ma proposition tant la frayeur irradie toute sa personne, mais il faut qu'au moins moi j'aie Confiance dans Sa force de vie !
Elle parlera en fin de séance d'une boule sombre menaçante et de lieux plus clairs comme le front, les doigts, le ventre…
Je la laisse se débrouiller avec cette première approche et lui demande de me rappeler pour un prochain rendez-vous…
Juliette est un petit bout de bonne femme pétillante de 50 ans, toujours prête à sourire à la vie, un brin espiègle, d'une énergie indomptable qui illumine tout le groupe du lundi, de ces êtres
« nature » que l'on ne rencontre que chez ceux qui ont vécu leur enfance les pieds dans les prés et l'imaginaire au fil des ruisseaux.
Toujours vêtue de tenues fantaisistes, mariant couleurs et formes au gré de son humeur et de ses trouvailles, elle enchante le groupe du contenu de ses séances: un univers chatoyant, une ode à la vie sans cesse renouvelée, un kaléidoscope de sensations et d'images qui l'émerveillent elle-même.
De temps en temps s'y glissent une couleur plus terne - bof - une tension intérieure qu'elle négocie plutôt bien - ouf - et quelques belles figures symboliques qui l'interrogent…
Jusqu'à ce lundi soir où nous partîmes pour un voyage sous l'eau ouvrir le coffre au trésor…
« Il s'agit d'une profondeur noire, et au fond du coffre il y a une boule de lumière que je ramène à la surface. Mais dans cette obscurité, je sens comme une tension intérieure profonde qui m'empêche de bien respirer…ce n'est pas la première fois que cela m'arrive quand je vais si profond en moi : c'est comme si c'était dur en dedans… comme si …ça ne voulait pas… »
- « Bon, quand tu veux tu ramènes la lumière, hein ? »
- « Oui mais quand même cette obscurité… j'aimerais… »
- « Restons sophrologique: le trésor d'abord et non la difficulté d'abord !
- « Ah, tu crois ??? » - C'est dit sur un ton de petite fille, que nous n'avions jamais entendu jusque là-
Incertitude et perte de confiance, vont de pair… l'inquiétude n'est pas loin, dans l'intonation comme dans la posture humble à l'excès…
Nous y voilà! La peur surgie des profondeurs vient montrer le bout de son nez et la déconfiture est telle qu'elle empêche de saisir l'essentiel: l'essentiel est la lumière et non l'obscurité!
Qu'on ne s'y trompe pas: la peur est une ennemie de l'intérieur.
Dont on peut trouver des tas de causes à l'extérieur, dans l'histoire ancienne ou récente de chacun …et l'on ne s'en prive pas, étayant nos recherches par des introspections sophro-dynagogiques ou non, de multiples lectures, de complexes synthèses… on peut même - luxe suprême! - s'essayer à des connexions de sens…!
Toute la pratique de la sophrologie peut être ainsi « dévoyée » dans le sens de
«détournée de la Voie ».
Car mon expérience personnelle et de thérapeute me fait évoluer vers une autre perspective.
La plus grande peur, la peur essentielle - devrai-je dire originelle ? - ne concerne pas tant la difficulté de vivre (même si c'est là qu'elle se projette le plus facilement) que, paradoxalement celle d'assumer consciemment la beauté de la vie que j'incarne, la splendeur de l'être vivant que je suis; celle de porter de façon responsable et présenter au monde l'être de valeur que je suis, la lumière que je suis. Sans fausse honte ni fausse modestie.
Je vous entends déjà vous réfugier derrière le manteau de l'incrédulité: « De quoi ? Splendeur… ? Lumière…? Ca y est, elle décroche! » … ou plus révérencieusement: « Elle y va un peu fort quand même »
Et voilà !
Et pourtant…
Rien à voir avec la valeur sociale, la réussite ou la réalisation de soi dans le monde.
Non.
Tout à voir avec l'Humanisme, l'Humanité, la grandeur de l'Humain.
Tout à voir avec un manque d'audace: non pas pour traverser les épreuves, mais pour assumer de les avoir traversées avec tant de brio.
Il suffit d'un peu d'effort et d'un quelconque talent pour « épater la galerie », briller en société ou se faire reconnaître comme quelqu'un de bien par d'autres êtres humains…
Il faut beaucoup plus de courage pour se reconnaître soi-même comme quelqu'un de bien et montrer aux autres sa fierté légitime d'être ce que l'on est: à la fois formidable et fragile.
Toutes les personnes qui viennent me voir sont des héros ou des héroïnes méconnus de la vie, méconnus d'eux-mêmes.
Toutes les personnes que j'ai rencontrées dans le cadre de la dynagogie ces derniers mois - au parcours toujours sinueux - n'ont pas vraiment conscience de l'existence de ce héros.
Et quand ils s'en rendent compte, ils s'empressent, après une brève autorisation de sortie qui regonflent leur énergie, de renfourner le héros dans l'Ombre comme si cela ne se faisait pas, comme si par les temps qui courent ce n 'était pas de bon ton, comme si c'était trop énorme…
Je m'étonne à chaque fois de cette application à diminuer la valeur de cette partie de soi, courageuse, persévérante, généreuse, lumineuse, qui a assuré la survie au milieu des tempêtes…
Les tactiques adoptées sont assez diverses:
- La comparaison négative avec « d'autres qui ont beaucoup plus souffert, qui ont eu beaucoup plus de mérite, qui s'en sont sorti beaucoup mieux », etc…
- L'amoindrissement par le défaut de réussite totale (idéal par définition inaccessible): « oui, mais si je fais de la sophro maintenant, c'est bien que tout n'a pas été réglé, loin de là »…
- L'attention complaisamment fixée sur les cicatrices ou sur ce qui n'a pu être: « En attendant, j'y ai laissé beaucoup de plumes: toute une enfance perdue; et maintenant je dois me débrouiller avec ces douleurs, ces tensions, ces crises »…
- La nostalgie pour l'être faible et misérable qui nécessite une prise en charge à rallonge et un renouvellement de reconnaissance: « oui, vous croyez que c'est bien ce que je fais ? »…
Et j'en passe…
Ces échappements m'ont souvent étonné, agacé, voire mise en colère… jusqu'à ce que j'en comprenne le moteur: la Peur.
Peur de libérer la grandeur de l'être humain en germe à l'intérieur
Peur de ne pas être à la hauteur de cette lumière
Peur d'exister pleinement
Peur d'être heureux de vivre
Peur de vivre
En thérapie nous tombons tous dans la même erreur chaque fois que l'on agite là où ça fait mal: simplement parce que ce n'est que l'arbre qui cache la forêt.
La douleur n'est que l'arbre, le mal vivre n'est que l'arbre, la dépression n'est que l'arbre, la violence n'est que l'arbre.
Le problème est bien au-delà. On pourrait dire aussi qu'il n'y est que dans sa perspective la plus réductrice.
L'arbre-problème n'est guère qu'une chose insignifiante au regard de la dimension, de la richesse de la vie.
Car la vie c'est la forêt, pleine de végétaux différents, grands et petits, grouillant d'animaux différents, grands et petits, traversée de multiples chemins, grands et petits… Il faut oser s'en approcher, oser emprunter un chemin puis un autre en choisissant de s'émerveiller de ce que l'on découvre plutôt que de regretter le chemin que l'on n'a pas pris; oser arpenter la forêt et non pas seulement rester en lisière en lisant le guide complet de la faune, de la flore et des sentiers de randonnée.
« Il y a une différence entre connaître le chemin et arpenter le chemin »
Je cite régulièrement une réplique d'un de mes films fétiches - « Matrix », qui traite justement de toute la difficulté et l'ambiguïté de se reconnaître en tant que héros; car elle souligne bien la difficulté de cette transformation à assumer: seul le côté héroïque de l'être humain peut aider à arpenter le chemin. La peur nous retient sur le bord.
Combien de personnes sont-elles sur le bord de leur vie, demandant l'autorisation à l'un ou l'autre de traverser un bout de leur existence… sur les passages cloutés bien sûr et en s'excusant de vous déranger ?
Combien de personnes sont paralysées devant la hauteur d'un seul arbre ? Combien d'autres se figent dans un colloque singulier avec leur « arbre à problème » de peur d'entrer dans leur vraie vie ? Combien encore s'acharnent à dépasser la difficulté puis s'arrêtent, fiers conquérants satisfaits de leur aventure ?
La peur envahit Sylvie jusque dans sa Persona mais ne réussit pas encore à masquer sa beauté vivante ni même à éteindre sa clairvoyance; c'est pour l'instant sa mère qui rassure quant à la possibilité de la Vie.
La peur est tapie tout au fond de Juliette et ne l'autorise pas à rayonner pleinement, à l'intérieur, cette lumière que tant d'autres lui envient.
En apparence « déglingués » ou en pleine forme, les voilà donc ces candidats-héros, qui déboulent dans vos ateliers, faire de la sophro-dynagogie, histoire d'être mieux car quelque chose au fond les « turlupine » ….
A nous de savoir les aider à retrouver la confiance dans cette grandeur de l'humain …
Comment ?
En premier commencer par soi:
Posez-vous donc une fois la question en toute franchise: où est donc mon héros ?
Tellement enfoui au plus profond de moi, que je ne puisse m'en servir qu'en cas d'extrême urgence, presque malgré moi ?
Ou tellement invisible à moi-même que je le crois « insufflé » par une entité plus grande que moi, hors de ma propre responsabilité ?
En partie intégrée dans ma conscience et m'aidant à arpenter mon chemin ou bien retenu par ma peur en lisière de la vie ?
Est-ce que je l'occupe encore à soigner mes blessures, arroser le seul arbre qui cache la forêt plutôt que de découvrir avec lui le reste de la forêt ?
Et après à vous de choisir…
Laisser le héros illuminer votre existence et celle des autres, ouvrir les yeux sur la vie et non pas seulement sur les problèmes de la vie…
Le plus bel écrin pour votre héros : l'espace intérieur.
En pratique: introspection, émotion, mémoire de toutes les traversées houleuses qui vous ont conduit jusqu'ici. Suivez les mots d'ordre de la technique : phénoménologie ( suspension du jugement) et positif (mettre en valeur ce que vous avez su défendre, protéger, garder intact voire développer de vos qualités et valeurs d'être humain). J'appelle cela « la survie des valeurs ».
A l'intérieur de soi pas de danger: l'inflation est à recommander à tous les peureux. Mais à charge pour chacun de voir ce que vous désirez laisser filtrer du héros dans le monde extérieur : gare aux Popeye !
Le héros a son pendant: La Peur ! Ne la perdez pas de vue : elle limite bien des inflations.
Pour aider les autres ? Vous trouverez tout seul une fois que vous aurez expérimenté.
Elle doit avoir dans les 25 ans, cette grande et belle jeune fille, apprêtée et maquillée de noir, depuis ses grands yeux bordés d'un généreux trait d'encre, sa bouche habillée d'un velours brun-violet, jusqu'à cette sombre laque qui souligne ses ongles.
Toute une vitalité, une magnifique beauté sensuelle enfermée dans une tragédie qu'elle ne me confiera pas et que je me garderai de demander.
C'est sa maman - bénies soient les mères ! - qui a téléphoné pour prendre rendez-vous et l'a amenée jusqu'à moi: de ces mères qui ne savent plus quoi faire, qui ont successivement grondé, encouragé, soutenu, essayé de comprendre, proposé des relais, des chemins d'abord classiques puis plus originaux; de ces mères admirables confrontées à la vanité de leur volonté, brisées par la totale impuissance de leur amour, mais qui trouvent encore l'audace et le courage de porter la lumière de l'espoir pour leur oisillon égaré dans la vie.
Elle est là, attentive, consciente à la fois du soutien inconditionnel nécessaire à son enfant et de la nécessaire distance à tenir… et sa fille est assise en face, immobile et tremblante, perchée au bord du fauteuil tel un oiseau transi… le buste un peu plié, osant à peine respirer, les mains et le regard enfouis au plus profond de sa détresse.
De tous les pores de son apparence elle transpire la noirceur… de son existence ? De sa personne ?
C'est à elle seule que je m'adresserai, dans une tacite acceptation de la maman.
La prudence s'impose car sa posture tout comme l'intermittence de sa présence traduisent d'emblée la fragilité de la situation: l'envie de fuir la dispute à celle du repliement définitif.
- La seule chose qui la tienne en vie ?… « Ma Mère »
- Ce qui l'aiderait en premier à retrouver le chemin de la vie ?… « La Confiance »
- Ce qui est le plus difficile à vivre ?… « La Peur »
En trois mots elle a résumé son histoire, défini l'essentiel et trouvé la voie pour s 'en sortir.
Il ne reste plus qu'à pratiquer dans cette direction.
Je lui propose de découvrir par une introspection un peu originale ses propres lieux de vitalité, et qui sait ? Peut-être de confiance dans la vie…
Elle a bien sûr du mal à se toucher…
Je ferme les yeux, ne sachant pas si elle suivra ma proposition tant la frayeur irradie toute sa personne, mais il faut qu'au moins moi j'aie Confiance dans Sa force de vie !
Elle parlera en fin de séance d'une boule sombre menaçante et de lieux plus clairs comme le front, les doigts, le ventre…
Je la laisse se débrouiller avec cette première approche et lui demande de me rappeler pour un prochain rendez-vous…
Juliette est un petit bout de bonne femme pétillante de 50 ans, toujours prête à sourire à la vie, un brin espiègle, d'une énergie indomptable qui illumine tout le groupe du lundi, de ces êtres
« nature » que l'on ne rencontre que chez ceux qui ont vécu leur enfance les pieds dans les prés et l'imaginaire au fil des ruisseaux.
Toujours vêtue de tenues fantaisistes, mariant couleurs et formes au gré de son humeur et de ses trouvailles, elle enchante le groupe du contenu de ses séances: un univers chatoyant, une ode à la vie sans cesse renouvelée, un kaléidoscope de sensations et d'images qui l'émerveillent elle-même.
De temps en temps s'y glissent une couleur plus terne - bof - une tension intérieure qu'elle négocie plutôt bien - ouf - et quelques belles figures symboliques qui l'interrogent…
Jusqu'à ce lundi soir où nous partîmes pour un voyage sous l'eau ouvrir le coffre au trésor…
« Il s'agit d'une profondeur noire, et au fond du coffre il y a une boule de lumière que je ramène à la surface. Mais dans cette obscurité, je sens comme une tension intérieure profonde qui m'empêche de bien respirer…ce n'est pas la première fois que cela m'arrive quand je vais si profond en moi : c'est comme si c'était dur en dedans… comme si …ça ne voulait pas… »
- « Bon, quand tu veux tu ramènes la lumière, hein ? »
- « Oui mais quand même cette obscurité… j'aimerais… »
- « Restons sophrologique: le trésor d'abord et non la difficulté d'abord !
- « Ah, tu crois ??? » - C'est dit sur un ton de petite fille, que nous n'avions jamais entendu jusque là-
Incertitude et perte de confiance, vont de pair… l'inquiétude n'est pas loin, dans l'intonation comme dans la posture humble à l'excès…
Nous y voilà! La peur surgie des profondeurs vient montrer le bout de son nez et la déconfiture est telle qu'elle empêche de saisir l'essentiel: l'essentiel est la lumière et non l'obscurité!
Qu'on ne s'y trompe pas: la peur est une ennemie de l'intérieur.
Dont on peut trouver des tas de causes à l'extérieur, dans l'histoire ancienne ou récente de chacun …et l'on ne s'en prive pas, étayant nos recherches par des introspections sophro-dynagogiques ou non, de multiples lectures, de complexes synthèses… on peut même - luxe suprême! - s'essayer à des connexions de sens…!
Toute la pratique de la sophrologie peut être ainsi « dévoyée » dans le sens de
«détournée de la Voie ».
Car mon expérience personnelle et de thérapeute me fait évoluer vers une autre perspective.
La plus grande peur, la peur essentielle - devrai-je dire originelle ? - ne concerne pas tant la difficulté de vivre (même si c'est là qu'elle se projette le plus facilement) que, paradoxalement celle d'assumer consciemment la beauté de la vie que j'incarne, la splendeur de l'être vivant que je suis; celle de porter de façon responsable et présenter au monde l'être de valeur que je suis, la lumière que je suis. Sans fausse honte ni fausse modestie.
Je vous entends déjà vous réfugier derrière le manteau de l'incrédulité: « De quoi ? Splendeur… ? Lumière…? Ca y est, elle décroche! » … ou plus révérencieusement: « Elle y va un peu fort quand même »
Et voilà !
Et pourtant…
Rien à voir avec la valeur sociale, la réussite ou la réalisation de soi dans le monde.
Non.
Tout à voir avec l'Humanisme, l'Humanité, la grandeur de l'Humain.
Tout à voir avec un manque d'audace: non pas pour traverser les épreuves, mais pour assumer de les avoir traversées avec tant de brio.
Il suffit d'un peu d'effort et d'un quelconque talent pour « épater la galerie », briller en société ou se faire reconnaître comme quelqu'un de bien par d'autres êtres humains…
Il faut beaucoup plus de courage pour se reconnaître soi-même comme quelqu'un de bien et montrer aux autres sa fierté légitime d'être ce que l'on est: à la fois formidable et fragile.
Toutes les personnes qui viennent me voir sont des héros ou des héroïnes méconnus de la vie, méconnus d'eux-mêmes.
Toutes les personnes que j'ai rencontrées dans le cadre de la dynagogie ces derniers mois - au parcours toujours sinueux - n'ont pas vraiment conscience de l'existence de ce héros.
Et quand ils s'en rendent compte, ils s'empressent, après une brève autorisation de sortie qui regonflent leur énergie, de renfourner le héros dans l'Ombre comme si cela ne se faisait pas, comme si par les temps qui courent ce n 'était pas de bon ton, comme si c'était trop énorme…
Je m'étonne à chaque fois de cette application à diminuer la valeur de cette partie de soi, courageuse, persévérante, généreuse, lumineuse, qui a assuré la survie au milieu des tempêtes…
Les tactiques adoptées sont assez diverses:
- La comparaison négative avec « d'autres qui ont beaucoup plus souffert, qui ont eu beaucoup plus de mérite, qui s'en sont sorti beaucoup mieux », etc…
- L'amoindrissement par le défaut de réussite totale (idéal par définition inaccessible): « oui, mais si je fais de la sophro maintenant, c'est bien que tout n'a pas été réglé, loin de là »…
- L'attention complaisamment fixée sur les cicatrices ou sur ce qui n'a pu être: « En attendant, j'y ai laissé beaucoup de plumes: toute une enfance perdue; et maintenant je dois me débrouiller avec ces douleurs, ces tensions, ces crises »…
- La nostalgie pour l'être faible et misérable qui nécessite une prise en charge à rallonge et un renouvellement de reconnaissance: « oui, vous croyez que c'est bien ce que je fais ? »…
Et j'en passe…
Ces échappements m'ont souvent étonné, agacé, voire mise en colère… jusqu'à ce que j'en comprenne le moteur: la Peur.
Peur de libérer la grandeur de l'être humain en germe à l'intérieur
Peur de ne pas être à la hauteur de cette lumière
Peur d'exister pleinement
Peur d'être heureux de vivre
Peur de vivre
En thérapie nous tombons tous dans la même erreur chaque fois que l'on agite là où ça fait mal: simplement parce que ce n'est que l'arbre qui cache la forêt.
La douleur n'est que l'arbre, le mal vivre n'est que l'arbre, la dépression n'est que l'arbre, la violence n'est que l'arbre.
Le problème est bien au-delà. On pourrait dire aussi qu'il n'y est que dans sa perspective la plus réductrice.
L'arbre-problème n'est guère qu'une chose insignifiante au regard de la dimension, de la richesse de la vie.
Car la vie c'est la forêt, pleine de végétaux différents, grands et petits, grouillant d'animaux différents, grands et petits, traversée de multiples chemins, grands et petits… Il faut oser s'en approcher, oser emprunter un chemin puis un autre en choisissant de s'émerveiller de ce que l'on découvre plutôt que de regretter le chemin que l'on n'a pas pris; oser arpenter la forêt et non pas seulement rester en lisière en lisant le guide complet de la faune, de la flore et des sentiers de randonnée.
« Il y a une différence entre connaître le chemin et arpenter le chemin »
Je cite régulièrement une réplique d'un de mes films fétiches - « Matrix », qui traite justement de toute la difficulté et l'ambiguïté de se reconnaître en tant que héros; car elle souligne bien la difficulté de cette transformation à assumer: seul le côté héroïque de l'être humain peut aider à arpenter le chemin. La peur nous retient sur le bord.
Combien de personnes sont-elles sur le bord de leur vie, demandant l'autorisation à l'un ou l'autre de traverser un bout de leur existence… sur les passages cloutés bien sûr et en s'excusant de vous déranger ?
Combien de personnes sont paralysées devant la hauteur d'un seul arbre ? Combien d'autres se figent dans un colloque singulier avec leur « arbre à problème » de peur d'entrer dans leur vraie vie ? Combien encore s'acharnent à dépasser la difficulté puis s'arrêtent, fiers conquérants satisfaits de leur aventure ?
La peur envahit Sylvie jusque dans sa Persona mais ne réussit pas encore à masquer sa beauté vivante ni même à éteindre sa clairvoyance; c'est pour l'instant sa mère qui rassure quant à la possibilité de la Vie.
La peur est tapie tout au fond de Juliette et ne l'autorise pas à rayonner pleinement, à l'intérieur, cette lumière que tant d'autres lui envient.
En apparence « déglingués » ou en pleine forme, les voilà donc ces candidats-héros, qui déboulent dans vos ateliers, faire de la sophro-dynagogie, histoire d'être mieux car quelque chose au fond les « turlupine » ….
A nous de savoir les aider à retrouver la confiance dans cette grandeur de l'humain …
Comment ?
En premier commencer par soi:
Posez-vous donc une fois la question en toute franchise: où est donc mon héros ?
Tellement enfoui au plus profond de moi, que je ne puisse m'en servir qu'en cas d'extrême urgence, presque malgré moi ?
Ou tellement invisible à moi-même que je le crois « insufflé » par une entité plus grande que moi, hors de ma propre responsabilité ?
En partie intégrée dans ma conscience et m'aidant à arpenter mon chemin ou bien retenu par ma peur en lisière de la vie ?
Est-ce que je l'occupe encore à soigner mes blessures, arroser le seul arbre qui cache la forêt plutôt que de découvrir avec lui le reste de la forêt ?
Et après à vous de choisir…
Laisser le héros illuminer votre existence et celle des autres, ouvrir les yeux sur la vie et non pas seulement sur les problèmes de la vie…
Le plus bel écrin pour votre héros : l'espace intérieur.
En pratique: introspection, émotion, mémoire de toutes les traversées houleuses qui vous ont conduit jusqu'ici. Suivez les mots d'ordre de la technique : phénoménologie ( suspension du jugement) et positif (mettre en valeur ce que vous avez su défendre, protéger, garder intact voire développer de vos qualités et valeurs d'être humain). J'appelle cela « la survie des valeurs ».
A l'intérieur de soi pas de danger: l'inflation est à recommander à tous les peureux. Mais à charge pour chacun de voir ce que vous désirez laisser filtrer du héros dans le monde extérieur : gare aux Popeye !
Le héros a son pendant: La Peur ! Ne la perdez pas de vue : elle limite bien des inflations.
Pour aider les autres ? Vous trouverez tout seul une fois que vous aurez expérimenté.