De l'intelligence du corps à l'intelligence de l'âme
CONFÉRENCE du Dr. Martine DUPUY au Sixième module 2006
Il ou elle arrive à ma consultation …
Peu importe sa maladie (façon toubib, on dira : « son diagnostic »)…Peu importe son devenir (façon toubib, on dira : « son pronostic »)…
Il ou elle apporte une problématique, qui - croit-il ou croit-elle - ne touche qu'une part de sa vie, de sa personne, ou même qu'une partie seule de son corps…
Il ou elle s'assied, le dos un peu affaissé par le poids de cette souffrance qu'il ou elle porte à bout de corps depuis déjà un bon moment, parfois toute une vie.Le regard (de son âme) s'enhardit parfois encore de colère, s'embrume souvent de détresse, de torve lassitude, d'insondable tristesse… Regrets ou remords de ne pas être à la hauteur : ne pas avoir réussi à vivre sans « tomber » malade…La maladie a déjà envahi tout son être, sapé la confiance en soi, modifié son rapport aux autres, au monde:En fait, tout son être intime est atteint.
Pourtant, bien campée au fond des yeux, une farouche ou timide lueur d'espoir demeure… Et si je regarde mieux, je la retrouve aussi dans une imperceptible droiture de colonne, dans un repli protecteur du corps ou encore dans un affaissement d'assise qui en dit toute la largeur : «Je suis certes malade, mais je suis encore là!»
Le premier paradoxe auquel je suis confrontée en tant que thérapeute est assis là devant moi, inscrit jusqu'au tréfonds dans son corps et son âme : espoir/désespoir.
Nous pouvons penser - en tant que sophrologue accompli - que la solution thérapeutique est simple : choisir la voie de l'espoir et s'y accrocher avec les techniques que nous avons à notre disposition.
Stratégie «classique» donc: le positif d'abord, valoriser, encourager, retaper, rendre confiance…Il fut effectivement une époque où je pensais qu'en cela seul résidait l'efficacité thérapeutique de notre outil: regonfler le camp de l'espoir - de la guérison, de la vie - quand l'armée ennemie - celle du désespoir, de la maladie - est trop proche, trop invasive, trop bien pourvue.Mais l'être humain est autrement complexe, et l'apport de ravitaillement au cours de X séances d'entraînement sophrologique ne résout pas tous les problèmes…L'armée de l'espoir ne mène pas forcément à la guérison…
Alors ?
Echec de l'outil ?
Ou compréhension insuffisante de ce qui est en jeu dans la souffrance ?
Certes, le ré-équilibrage des forces en présence est nécessaire, mais parfois hélas le renforcement de la vitalité permet surtout de continuer à tenir: la citadelle est assiégée, la vie entre les murs est menacée, mais à l'intérieur elle s'organise, fait front et malgré tout, malgré les vicissitudes et les coups, elle résiste, elle survit!
Survivre : voilà le maître mot !
Est-ce réellement notre objectif en tant que thérapeute ?
Premier constat: il ou elle n'a pas eu besoin de nous pour cela.Quand il ou elle s'assied là, devant moi, c'est déjà, et depuis bien longtemps, un survivant: il ou elle a appris à s'accommoder de son problème; tant bien que mal, il ou elle a composé avec son handicap, sa douleur et tout ce qui compose sa souffrance.Certains jours mieux que d'autres. Aujourd'hui moins bien, et c'est pour cela qu'il ou elle échoue dans ma consultation, demandant de l'aide.
Alors non! Apprendre, grâce à l'outil sophro, à survivre mieux ne suffit pas!
L'objectif thérapeutique légitime est de reprendre le cours de la vie: sortir de la citadelle et vivre enfin !
Retour à la case départ et à notre fameux paradoxe : il ou elle vient en consultation quand la tension espoir/désespoir est à son acmé.De manière implicite ou explicite, il ou elle l'exprime sous différentes formes :
Espoir de vivre mieux / désespoir que cela s'aggraveEspoir de vie concrète qui continue / désespoir de finitudeEspoir d'amour / désespoir de désamour et de solitudeEspoir de sens, de valeur / désespoir de nullité, d'indignitéEn fait, si nous réfléchissons bien, ces tensions fondamentales forment la trame permanente de nos existences:
Depuis notre première heure de vie jusqu'à la dernière…
Dès le commencement, l'espoir de grandir en mieux se collète avec la crainte de ne pas y arriver, de rester à la traîne…Toute la vie est jalonnée de rappels à la finitude, de ruptures de toutes sortes alors que le plus souvent l'être humain se vit dans une perspective infinie…Dans chaque lien créé avec un autre être vivant se joue l'aspiration à l'amour et le risque de la perte de cet amour, du retour à la solitude…En début comme en fin de vie, l'intérêt et la valeur de l'existence font face à l'indignité: Etre moins compétent que l'adulte; soit parce que je n'ai pas encore acquis toutes mes capacités, soit parce que je suis en train d'en perdre…Même l'adulte ne cesse d'évaluer ses actes et ses choix à l'aune de valeurs humaines fortes…
Pris dans le courant tumultueux de notre vie à construire, nous ne prenons pas le temps de nous poser dans ces paradoxes.Nous brodons le cours de nos existences en puisant des forces dans un camp, pour les épuiser dans l'autre.
Nous nous pensons tour à tour victimes de défaillance ou emplis d'appétit et d'élan de vie, venus d'on ne sait où, provoqués par on ne sait quoi…Et nous dépensons vainement beaucoup de temps et d'énergie pour tenter de comprendre cette bascule dont la dynamique nous échappe: un jour plein d'espoir et de vitalité, le jour suivant englouti dans le désespoir et la lassitude…
Notre désir de perfection nous aveugle et nous rend sourds à cette compréhension simple : la tension existe, et existera toujours, puisqu'elle est la base même de notre existence.…Jusqu'à ce que la souffrance du corps et de l'âme nous réveille et, mettant à jour cette tension, nous invite à la résoudre.
Mais attention !
La résoudre ne signifie pas la supprimer, mais la dépasser !
Exister veut dire assumer consciemment la tension du paradoxe !
Exister veut dire prendre appui sur cette tension pour aller plus loin, grandir encore !
C'est là toute la différence entre exister et survivre.
Exister dans l'espoir et le désespoir, l'amour et la solitude, le sens et l'indignité!Non pas entre les deux mais bien au sein des deux: circuler de l'un à l'autre, habiter l'un et l'autre et prendre ainsi de la hauteur, élargir notre amplitude de compréhension et d'implication dans la vie.Exactement de la même manière que nous existons le jour et la nuit; exactement comme la succession des suites de jours et de nuits nous aide à percevoir la notion de temporalité.
Pour cela, il faut à l'Etre une force de conscience peu commune, élargie, enrichie, toujours en dynamique pour ne pas se laisser engloutir, absorber, par une facette seule du paradoxe: l'espoir irréaliste ou le désespoir sans fond.
Etre Homme - le fait humain - justement est de tenir consciemment le paradoxe à bras le corps, à pleine âme, dans une perspective d'évolution…
Le bouleversement induit par la maladie, tant au niveau du corps (la matière) que sur le plan des affects (part immatérielle) témoigne d'ailleurs de ce chantier en travail, du mouvement déjà amorcé dans les profondeurs de l'être…La maladie alors, servant de révélateur vis-à-vis des tensions fondamentales, peut se concevoir aussi comme la partie visible d'un processus de changement à l'œuvre.
Que dit-il ou dit-elle chercher :- Simplement un espacement des crises ?- Un mieux être ?- Une rémission ?- Un retour à l'état « d'avant » ?
Et si le thérapeute osait maintenant entendre derrière ces questions pragmatiques, l'émergence d'un besoin plus profond et plus fondamental encore, une aspiration impliquant l'Etre en son entier ?
Une demande qui ne concerne pas seulement un état d'Etre mais une dynamique d'Etre.
Une dynamique d'évolution dans sa propre humanité ?
Nombre d'ils et d'elles engagés dans l'appropriation de l'outil sophro ont peu à peu, simplement en se connectant à leur Soi intérieur, élargi en cours de route leur objectif initial, découvert une autre dimension dans et avec laquelle avancer, réduisant leur symptomatologie (signe de surtension) à de plus justes proportions…
Ils et elles n'ont pas abouti forcément à une rémission complète et définitive; mais ils ont acquis une force, une dimension humaine qui leur permet d'affronter désormais plus sereinement les crises et de tenir, avec moins d'exacerbation physique et émotionnelle, ce paradoxe existentiel.
Le véritable projet thérapeutique consiste à accompagner cette dynamique d'évolution déjà amorcée, déjà visible dans le symptôme.
Comment ?
S'adresser d'abord à l'intelligence du corps.
Il ou elle est en vie devant moi, même affaissé, même mutilé, invalide, douloureux, il respire… peut-être mal, mais il respire encore…Il y a donc un savoir-vivre dans chaque cellule du corps, dans chaque groupe de cellules que sont les tissus et dans chaque connivence d'un tissu à l'autre…
Profitons de l'apprentissage de chaque exercice pour découvrir ce savoir-vivre, ce savoir s'asseoir, savoir tenir debout, savoir s'assouplir et savoir tenir ferme, savoir s'ouvrir et savoir se replier, savoir se tonifier et savoir se relâcher, savoir dire oui et savoir dire non, savoir rêver et savoir s'éveiller, savoir digérer et savoir respirer librement, savoir se réchauffer et savoir se rafraîchir, savoir savourer de ses 5 sens ce que la vie a à nous offrir…
Et commencer enfin, grâce à cette écoute nouvelle, à se fier à l'instinct de vie du corps:- Limiter les tensions du corps par une posture simple, droite et souple, ouverte, adaptée- Respirer tout simplement, profondément, pleinement, sans effort- Se nourrir d'aliments qui sont plaisants à savourer, à digérer- Se nourrir de beautés visuelles, sensitives, auditives, gustatives et olfactives simples, quotidiennement.
Le plus important en thérapeutique n'est pas de réaliser l'exercice - on peut le vivre virtuellement dans sa tête en cas de handicap - mais de s'impliquer pleinement dans le vécu d'un geste :Ecouter et respecter le bon moment pour le corps de commencer l'exercice;Ajuster le rythme, l'amplitude du mouvement à la capacité corporelle tout le temps du déroulement du geste;Entendre le moment où chaque cellule, chaque groupe musculaire, tendineux, articulaire, vasculaire signale le bon moment de «décrue» du geste;Et accompagner le geste jusqu'à sa complète fin dans le senti du relâchement et de la récupération;Tout cela vécu dans une présence consciente, constante et entière.
Une fois encore l'objectif réel n'est pas d'atteindre un meilleur état - aussi agréable soit-il à vivre - mais de vivre une dynamique de tension de matière.
Alors derrière chaque expérience de mise en tension et déprise de tension, chacun va explorer la possibilité personnelle d'assouplir ou de rendre plus ferme la tension intérieure fondamentale… Tension juste nécessaire et juste suffisante - sur laquelle composer aujourd'hui sa vie, et avancer d'un pas de plus vers son devenir d'homme.
Puis, au fil des répétitions d'expériences, apprendre à s'accorder chaque jour dans sa propre matière, exactement comme le musicien règle les tensions de cordes d'un violon ou d'une guitare afin qu'ils sonnent juste.
Afin de découvrir dans son corps même, la force d'assumer la tension intérieure, et à travers elle, la force d'incarner le paradoxe premier: espoir d'évoluer/désespoir d'involuer.
Au passage, on comprendra mieux le non-sens, en thérapeutique, des termes «supprimer les tensions» «dans une parfaite décompression ou décontraction» ou autre fadaise du même acabit.Proposer, en effet, que toute tension disparaisse au cours d'une séance de sophrologie est au mieux une preuve d'ignorance de ce qui se joue réellement dans l'existence, au pire une escroquerie majeure, une ineptie.
Quelques exemples d'exercices les plus immédiatement porteurs: les exercices impliquant des tensions partielles dans une décompression générale (tensions alternées, exercices asymétriques, tensions progressives, moulinets…)Puis, d'une manière plus complexe ou plus subtile: les barattages, balancements, rotations…
Dans un glissement naturel, cet apprentissage d'écoute entière et respectueuse de soi dans le geste et par le geste, va entrer en résonance avec notre intelligence émotionnelle:
Geste juste => Sentiment de justesse.
Geste réduit ou plus ample => Sentiment de finesse, d'humilité ou sentiment de nouvelle ampleur, de grandeur.
Geste vécu dans le délié ou plus tonique => Sentiment de fluidité, d'adaptabilité ou d'une nouvelle densité, fermeté d'être.
Gestes impliquant les groupes musculaires fléchisseurs => Sentiment de repli sur soi, de protection, mais peut-être aussi d'enfermement.
Gestes impliquant les groupes musculaires extenseurs => Sentiment d'ouverture, d'audace, de liberté, mais peut-être aussi peurs de l'extérieur…
Geste fluide sur exercices rotatoires => Sentiment de joie dansante …ou peut-être de peur vertigineuse, si l'ancrage au sol n'a pas été solidement instauré au préalable…
Sans parler de l'exploration des 5 sens qui peut donner naissance à tous les sentiments de plaisir, de joie, d'émerveillement, de curiosité, de quiétude…
Chaque exercice vécu consciemment crée dans l'Etre un climat, une ambiance émotionnelle que l'on proposera de laisser émerger librement ou de trouver écho dans des évocations de souvenirs comme dans l'imaginaire.Merveille thérapeutique qu'est la puissance évocatrice et associative du cerveau, quand elle est ainsi rapprochée, rattachée au concret de la matière vécue !
…Chacun, en déroulant le geste à sa manière propre, pleinement à l'écoute de l'intelligence corporelle, va ainsi, dans le même temps, s'ajuster sur le plan émotionnel: trouver la dynamique d'âme la plus pertinente aujourd'hui, pour s'épanouir un peu plus, entre joie (de l'amplitude du geste retrouvée) et regret (des résistances persistantes), entre rire et amertume, entre retenue et audace, entre peur et sérénité…
Comme pour les exercices corporels, il ne s'agit pas là non plus en thérapeutique de «réussir» à réveiller de manière obligée une couleur émotionnelle imposée de l'extérieur et arrivant comme un cheveu sur la soupe, encore moins de la maîtriser…Mais de suivre la dynamique émotionnelle depuis sa naissance, la laisser s'épanouir, prendre de l'ampleur dans l'espace incarné de notre corps, puis accompagner tout aussi attentivement sa «décrue»…Jusqu'à l'effacement de toute résonance.
Et comme pour l'intelligence du corps, découvrir au fil des séances l'intelligence de l'âme: ce savoir ressentir, savoir apprécier, savoir savourer, savoir s'offrir à la vie, cœur ouvert, savoir aimer…
Petit à petit, de la même manière que pour le corps, apprendre à accorder aussi son cœur…
et finir par assumer la vibration - la tension vibratoire - du paradoxe dans le sentiment du «soi-Homme», humanisme entre grandeur et humilité.
Car c'est au sein même de cet accordage corporel et émotionnel choisi - dans la juste amplitude de tension résiduelle assumée - que vont émerger les valeurs essentielles de la vie.Non pas les valeurs volontairement identifiées, recherchées et décidées par éducation ou dans une logique sociale; mais celles qui peuvent nourrir chaque être, chaque jour, dans son humanité profonde.Celles issues du paradoxe fondamental enfin tenu, incarné, assumé corps et âme. Les seules qui, en se déployant dans notre être entier, soutiendront sans faille notre projet de vie.
Restera à chacun à réinvestir ces découvertes, ces savoir-être dans le courant de sa vie… dynamique d'évolution humaine de nouveau en marche vers son épanouissement, son accomplissement.
Alors - et alors seulement ! - nous comprenons en tant que thérapeute l'importance des notions de Force de Conscience, de Justesse, ou d'Harmonisation, qui fondent la spécificité et la pertinence de notre outil : la Sophrologique Dynamique.