Il était une fois, au Pays d'Arlon... par Bernadette Devillet

Article paru dans le TresSage 3 de décembre 2014.

... une jeune fille que ses parents avaient prénommée BERNADETTE et que son petit voisin, par facilité, avait surnommée DIDIDETTE.

Elle habitait une jolie maison avec tout autour un jardin que le papa entretenait avec goût. Elle grandit sans trop de tumultes, dans l’amour des siens. Elle avait une sœur beaucoup plus âgée qui lui servait de modèle et qui avait fait le choix de devenir infirmière, de se marier et d’aller vivre en “Terre Bruxelloise”.
Dididette nourrissait une envie secrète : obtenir le remède qui pourrait rendre tout le monde heureux et en bonne santé.Une nuit, elle fit un rêve : un ange vêtu de blanc, vint la chercher pour l’emmener dans un lieu mystérieux. C’était merveilleux ! Tout était lumineux et beau. Les animaux et les gens vivaient en parfaite harmonie. Chacun faisait ce qu’il aimait, prenait soin de son voisin. L’enthousiasme s’accompagnait d’un dévouement à toute épreuve. Le pur bonheur !
Dididette se réveilla à la fois émerveillée et déçue ... Comment atteindre ce bonheur au Pays d’Arlon ???
L’ange apparut à nouveau en songe et lui murmura à l'oreille : « si tu veux participer au bonheur du monde, engage-toi ! Apprends à soigner, à panser les blessures et à assurer la continuité de la vie ».
Mais oui ! Comment n’y avait-elle pas pensé plus tôt ?
Elle allait devenir infirmière. Elle allait ainsi pouvoir participer au bonheur des autres.
Pendant 4 années, elle s’engagea dans des études qui lui permirent d’obtenir le titre d’infirmière et même d’infirmière sociale.
De retour au Pays d’Arlon, Dididette était fière de son nouveau titre et souhaitait le mettre à profit le plus vite possible.
D’abord, elle se maria avec « sieur Alain » qui patientait depuis 4 ans !
A nouveau l’ange apparut ; non pour lui annoncer qu’elle allait enfanter (ce sera pour plus tard) mais pour l’informer d’une possibilité de mettre son savoir en pratique. Un nouveau poste s’ouvrait à la clinique du Pays d’Arlon et l’on recherchait des candidats ayant son profil.
C’était formidable pour elle de pouvoir vivre du métier qu’elle avait choisi, de ce qu’elle aimait faire.
Elle repensait souvent à son rêve qui, aujourd’hui, semblait devenir réalité.
Eh oui !!! Elle était engagée !
Idéaliste, enthousiaste, Dididette allait amener du neuf ! Elle  était sur le point d’accéder au remède pour que chacun soit heureux. Elle allait changer le monde !!! Pour vivre cette nouvelle aventure, elle choisi un compagnon de route; à deux, ils allaient déplacer les montagnes ! Ils seraient suffisamment forts pour rendre les autres heureux, réussir leur vie, soulager la souffrance des patients, ils seraient  irréprochables voire même indispensables! Ce compagnon s’identifie comme étant le “désir de toute puissance”.
Un autre vint rejoindre l’équipe : “le désir d’être reconnu”. Ensemble, ils allaient pouvoir vivre en parfaite harmonie ; considérer l’autre comme une personne qui a de l’importance pour eux, qu’ils intègreraient dans leur vie ; comprendre les autres à partir de soi et  se comprendre à partir d’eux ; une réelle connivence allait s’installer; en d’autre mots, le bonheur !
Vu le succès de la troupe, un troisième joyeux luron se joignit à la bande : "le désir de jouir de ce bonheur" ; ainsi, ils leur seraient dû de s’épanouir dans ce beau métier, de voir leurs efforts aboutir et en  être remercié.  Ils  jouiraient  pleinement de ce bonheur car ce serait la juste récompense du travail fourni. Wouah !!!Mais la tâche allait se révéler plus éprouvante que prévue. Dididette  se heurta au manque de soutien, aux patients difficiles et peu reconnaissants, aux ordres qui heurtent mais auxquels elle n’ose s’opposer, à la mort si douloureuse à accepter… où donc était enfui ce remède miracle qui allait rendre tout le monde heureux ?Tout devint pesant dans la vie de Dididette : son travail, sa famille... elle ne supporte plus rien ni personne pas même elle. Elle en veut à la terre entière ; elle rend tout le monde responsable de ce qu’elle vit. L’énergie n’est plus là ; la routine s’installe ; la maladie fait son apparition ; sa vie n’a plus de sens.
Vivre comme si tout était possible, vouloir être à la hauteur de ses ambitions, se sentir en connivence avec les personnes qu’elle appréciait, croire que le bonheur lui était dû, surtout qu’elle à tout fait pout l’atteindre ! Tout cela ne serait qu’illusion ?
Cette nuit là, ce n’est pas l’ange vêtu de blanc qui vint lui rendre visite mais un personnage hideux à plusieurs têtes : il se présenta comme étant, souffrance, douleur, colère, culpabilité, déni, révolte, résignation, désenchantement, mort…
Il rit, s’amuse de son désarroi, de son mal-être ; il dit d’un ton ironique : « j’ai en ma possession le remède que tu cherches tant, tu sais, celui qui rend les gens heureux ! si tu m’acceptes dans ta vie, je te ferai découvrir ce fabuleux trésor ».
Comment pourrait-elle vivre avec cet Être immonde ?
Désespérée, elle demanda conseil aux sages du pays d’Arlon mais aucun ne semblait s’intéresser à son malheur !
Alors elle erra de ci de là, s’enfonça dans la forêt et marcha à la recherche de ce qui allait lui permettre de vivre, ou plus exactement de survivre ; elle marcha, marcha, marcha…marcha encore et encore ;  fatiguée de marcher, elle s’arrêta ; se posa et s’installa dans le silence des jours et des jours.
Ni l’ange ni le monstre hideux ne se sont manifestés. Elle se retrouva seule face à elle-même.
Puis, un beau matin, alors qu’elle était endormie au pied d’un arbre, celui-ci se mit à bouger comme s’il voulait attirer son attention ; surprise, elle se réveilla. Il était grand, ses racines étaient bien implantées, son tronc était large et puissant, il se déployait haut vers le ciel. Impressionnée et admirative, elle le regarda, le contempla, le caressa et crut l’entendre parler : « c’est au cœur du grand silence que les plus grandes transformations s’opèrent; ton évolution passe par le temps que tu es prête à t’accorder, à t’offrir, aux moments de retour en toi-même ; un chemin te permettra d’aller vers la sérénité, celui de te confronter au monstre hideux, d’accepter son existence ; il a peut-être de bonne raison d’exister ? En oubliant qui tu es, tu oublies que tout est en tout ; alors, laisse couler les questions et ne te soucie pas de la réponse ; tu es la réponse vivante à toutes tes questions ; tu es la connaissance ! »
« Regarde en face tout ce qui te touche, ce qui est insurmontable, ce qui est !!! C’est ce regard lucide et attentif qui va te permettre d’aller plus loin ! Il n’y a rien de plus beau que la lumière de la connaissance de soi !»
Dididette s’effondra. Est-ce là le chemin de la vie où tout s’éclaire, où tout devient vivant, où tout reprend sa place au cœur de cet éternel présent ?
Elle quitta son arbre et marcha, marcha, marcha encore et encore ; et après des jours et des jours de questionnement, une lumière intense illumina son coeur : elle avait compris ! Elle se souvint de tous les reproches adressés à sa famille, à ses collègues, à la terre entière. A partir de cet instant, elle concentra son attention en dedans d’elle, elle apprit à ne plus prendre ses rêves pour des réalités. Elle accepta progressivement d’accueillir puis de vivre cette énergie de l’impuissance et se libérer ainsi de la responsabilité de rendre à tout prix les autres heureux. Comme dirait un certain philosophe: « plus on exige de soi d’être tout puissant sous une forme ou une autre, plus on ne peut que souffrir de n’être que ce que l’on est ».
Cette prise de conscience lui donna une sensation de puissance intérieure, de force du vivant en elle et des larmes de joie ruisselèrent sur ses joues.
Elle apprit à se réconcilier avec l’idée que l’autre est seul à être et à vivre ce qu’il vit et qu’elle reste seule à être ce qu’elle est. Si elle cherche à porter un peu de la douleur de l’autre ou la partager, elle ne réussit qu’à souffrir de le voir souffrir.
Elle prit conscience que rien ne lui était dû et que si elle voulait être heureuse, elle devait agir, devenir responsable de sa vie ce qui lui permettrait d’assumer au mieux les échecs, les erreurs. Cela l’amènerait vers une relation plus authentique avec elle et avec l’autre.
En acceptant ses limites, ses faiblesses, elle accepte que la vie n’a pas le pouvoir de tout supporter.
Lors d’une nuit étoilée, l’ange et l’être hideux apparurent ensemble auprès de Dididette. Elle reconnut l’ange mais pas le monstre ; il s’était transformé en un être de lumière et lui apportait dans un écrin doré le trésor qu’elle cherchait inlassablement : le “OUI à la VIE”, la fin de la dualité, de la lutte interne, l’abandon, la fin de l’illusion, l’amour. Il n’y a rien à faire, si ce n’est se laisser ETRE,  présence vivante au cœur de l’instant qui se perpétue à chaque instant.
Et notre philosophe de conclure : « Pour devenir soi-même capable d’initiatives, d’autonomie et de conscience, et heureux de l’être, il nous faut peut-être commencer par cesser de nous vouloir autre que ce que nous sommes. »

Pour écrire ce conte, Bernadette Devillet s'est inspirée de :

  • la lecture de l’article de Jean-Michel Longneaux : « La souffrance des soignants et des médecins n’existe pas »  et la conférence 6ème module de juin 2013 : « il n’y a pas d’écoute sans deuils »;
  • le livre de Marie-Christine Lehm : « Au cœur de la Présence »;
  • son chemin de Vie.